À contre-courant – deuxième partie (11/2021)


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Achat de la 2ème partie (vidéo et texte) : à venir

1ère partie gratuite : Notions de base

Contenu de la 2ème partie

II. Le triste état de l’Union

  • II.1. Eaux souterraines : aperçu de l’évaluation [0mn45 sur la vidéo youtube]
  • II.2. Eaux superficielles : le bon état minoritaire [2mn02s]
  • II.3. Explication de l’état des eaux [6mn46s]
  • [Parenthèse au lithium] [8mn35s]
  • II.4. Évolution récente quasi insignifiante de la qualité de l’eau [11mn11s]
  • Sources
Cas ultra-minoritaire en Europe : le très bon état écologique, lui-même non exempt de lacunes dans son évaluation (Image : À contre-courant, 2ème partie).

II. Le triste état de l’Union

LA PLUPART DES DONNÉES sur l’état des masses d’eau que j’utilise remontent aux derniers rapports de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE). Publiés tous les six ans, les derniers remontent à fin 2018 ou à 2019. J’utilise parfois d’autres données issues de rapports plus récents. L’ensemble de ces données sont longues à collecter et à compiler, à différentes échelles géographiques. Les dernières données en date, celles sorties en 2018 et 2019 ou plus tard, peuvent donc être considérées comme récentes (EEA, 2020 [a]).

II.1. Eaux souterraines : aperçu de l’évaluation

Comme on l’a vu dans les notions de base, les directives européennes exigent donc le contrôle de douze types de polluants seulement dans les masses d’eau souterraine. Parmi ces douze types figurent notamment l’ammonium, l’arsenic, le chlorure, le mercure, le plomb, le sulfate ou le trichloréthylène. Certains États membres profitent allègrement de ces lois tolérantes à l’égard de la pollution, tandis que d’autres contrôlent davantage de polluants, jusqu’à 90. Même à 90 polluants contrôlés, des milliers de polluants sont ignorés, ainsi que leurs effets cumulés (European parliament and council of the EU, 2014 ; EP and CEU, 2006, annexes I and II).

Selon le dernier rapport de l’AEE, 26% des masses d’eau souterraine de l’UE n’atteignent pas le bon état chimique. 26% représente déjà un taux important au regard de l’infime minorité des polluants contrôlés. La loi européenne est tellement permissive que ces résultats n’ont rien de sérieux ; ils sous-estiment à l’extrême la pollution existante. Notons juste que les nitrates et les pesticides sont les polluants contrôlés les plus représentés dans les masses d’eau souterraine n’atteignant pas le bon état (EEA, 2018, p.50).

II.2. Eaux superficielles : le bon état minoritaire

Dans l’UE, plus de 60% des masses d’eau superficielle ne sont pas en bon état écologique ou n’ont pas un bon potentiel écologique. Plus de 60 % des masses d’eau superficielle de l’UE ne sont pas non plus en bon état chimique. Ces masses d’eau superficielle sont pour la plupart des rivières, des zones côtières ou des lacs. Comme on l’a vu précédemment, ce pourcentage est encore bien trop optimiste, en particulier pour l’état chimique qui ignore tellement de paramètres qu’il n’a rien de fiable. Pour rappel, l’état chimique ne concerne que l’infime minorité de substances polluantes contrôlées dans l’UE. Par conséquent, il est préférable de se concentrer davantage sur l’état écologique des masses d’eau superficielle (EEA, 2020 [a]).

L’état des masses d’eau varie fortement d’une région à l’autre, voire d’une masse d’eau à l’autre. L’UE compte 111 000 masses d’eau superficielle et 13 000 masses d’eau souterraine. Les disparités des états chimique et écologique, dans l’Union Européenne, entre États et au sein même des districts hydrographiques, sont énormes (EEA, 2020 [a]  ; European commission, 2007).

Sur un plan écologique, certaines grandes régions ont plus de 60% de leurs masses d’eau superficielle en bon état ou en bon potentiel. C’est le cas de l’Irlande et de la Roumanie, des parties nord de l’Espagne, de la Finlande et de la Norvège, ou encore du sud-ouest de la Grèce. 11% des masses d’eau superficielle de l’UE sont même en très bon état écologique, mais celles-ci sont le plus souvent cantonnées à certains espaces montagneux peu hospitaliers. Même ce très bon état néglige, dans son évaluation et comme on l’a vu en première partie, nombre d’espèces et de couvertures végétales qui influent sur la qualité des milieux aquatiques et sur les propriétés physico-chimiques de l’eau (EEA, 2020 [a] ; EEA, 2020 [c] ; EEA, 2018, p.26).

Loin de ce très bon état, sur la majeure partie de la France, de l’Italie et de la Suède, plus de 60% des masses d’eau ne sont pas en bon état ou en bon potentiel écologique ; plus de 75% des masses d’eau n’atteignent pas le bon état ou le bon potentiel écologique en Allemagne, au Danemark, en Lettonie, en Hongrie, en république Tchèque, dans une grosse moitié est de la Pologne et de l’Angleterre ou encore dans le sud de la Suède (EEA, 2020 [a] ; EEA, 2018, p.26).

Pour ce qui est de l’état chimique en eaux superficielles, il n’y a pas grand chose de positif à glaner dans notre continent. Au-delà d’une évaluation qui ignore l’immense majorité des polluants et leurs effets cumulés, seulement 38% des masses d’eau superficielle de l’UE atteignent le bon état chimique. D’autre part, 16% des masses d’eau de l’Union n’ont pas fait l’objet d’une évaluation de l’état chimique. La situation est particulièrement préoccupante en Bulgarie, au Danemark, en Estonie, en Irlande, en Lettonie et au Portugal où l’état chimique de plus de 60% des masses d’eau est inconnu (EEA, 2020 [a] ; EEA, 2018, p.42).

Nombre de districts hydrographiques où l’on mesure la concentration des 53 polluants contrôlés dans l’UE se démarquent par l’omniprésence du mauvais état. Selon l’UE, l’état chimique est mauvais pour plus de 98% des masses d’eau superficielle évaluées en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Slovénie et en Suède (EEA, 2020 [a]).

II.3. Explication de l’état des eaux

Quelles sont les principales raisons du triste état de la plupart des masses d’eau superficielle européennes ? Le pourcentage de masses d’eau dégradées de manière significative par certaines pressions est révélateur.

  • 40% des masses d’eau de l’UE sont dégradées de manière significative par des transformations humaines appelées altérations hydromorphologiques. Il s’agit par exemple des berges transformées, des barrages, des canaux, des débits modifiés ou encore des zones ripariennes1 endommagées, voire détruites (EEA, 2018, p.35 ; EEA, 2020 [a])
  • 38% des masses d’eau superficielle sont détériorées par des sources de pollution diffuse. Cette dernière provient d’une multitude de sources dispersées dans l’espace et dans le temps. Il s’agit surtout de l’agriculture, en particulier des excès d’azote et de phosphore, ainsi que des pesticides (EEA, 2018, p.35, 67 ; EEA, 2020 [a]).
  • 38% à nouveau des masses d’eau superficielle sont sensiblement altérées par la déposition atmosphérique de polluants, surtout par le mercure issu de l’usage des combustibles fossiles, et notamment de la combustion du pétrole, du gaz2, du charbon, du bois et des déchets. Ainsi, le mercure est présent dans 45 000 masses d’eau de surface européennes (EEA, 2018, p.35-37 ; EEA, 2020 [a]).
  • La pollution ponctuelle affecte de façon significative 18% des masses d’eau superficielle de l’UE. Cette pollution émane principalement des eaux urbaines résiduaires, dans une moindre mesure des rejets industriels et, lors des fortes pluies, des déversoirs du réseau de traitement des eaux usées (EEA, 2018, p.35, 62 ; EEA, 2020 [a]).
  • Enfin, les prélèvements d’eau, pour irriguer entre autres, affecte de manière notable 7% des masses d’eau superficielle (EEA, 2018, p.35).

[Parenthèse au lithium]

En lien avec la pollution des masses d’eau, une parenthèse à propos de l’impact de l’extraction du lithium sur l’eau mérite d’être ouverte. Ce métal devient une ressource stratégique un peu partout dans le monde. Il est de plus en plus utilisé pour fabriquer des batteries de voitures électriques remplaçant progressivement le parc des voitures à essence ; le lithium sert aussi à fabriquer les batteries de smartphones et d’ordinateurs portables, des vélos et des trottinettes électriques par exemple.

Environ 50% des batteries lithium-ion sont recyclées, avec un taux de recyclage bien plus élevé en Chine et en Corée qu’en Europe ; même pour les batteries recyclées, de gros problèmes persistent : le coût du recyclage reste généralement élevé, de même que son empreinte carbone, et la part de la batterie lithium-ion vraiment récupérée pour les 50% de batteries recyclées dans le monde est faible. Autour des décharges à déchets de type batterie, les polluants qu’elles contiennent (sels de lithium et métaux de transition) peuvent s’infiltrer dans les masses d’eau et contaminer l’environnement local. Notre dépendance croissante au lithium provoque aussi des pénuries en eau et des conflits en Amérique du sud en raison de la consommation d’eau nécessaire à l’extraction (Abbott et al., 2020 ; Kumagai, 2021 ; Li et al., 2020 ; Reuters, 2019 [a] ; Reuters, 2018 [a] ; The conversation, 2020 [a]).

Dans d’autres régions, par exemple au sein des immenses mégapoles de Séoul et Shanghai, le lithium, détecté en excès dans les masses d’eau et dans l’eau du robinet, peut entraîner de graves conséquences sur la santé humaine, inhiber la viabilité des cellules et accélérer leur destruction. Les très grandes métropoles ultra-modernes semblent parmi les zones les plus exposées aux problèmes de santé liés au lithium. En dehors de nos décharges “lithiumisées”, peu visibles et aux conséquences encore peu étudiées ici, l’Europe ne voit guère de problème à contempler les ravages de sa surconsommation de lithium… à l’étranger (Abbott et al., 2020 ; Kumagai, 2021 ; Li et al., 2020 ; Reuters, 2019 [a] ; The conversation, 2020 [a]).

II.4. Évolution récente quasi insignifiante de la qualité de l’eau

A l’échelle de l’UE, les pressions importantes sur les masses d’eau superficielle, comme la pollution diffuse agricole, n’ont pas vraiment changé entre 2010 et 2020. Dans l’ensemble, le niveau de pollution des eaux de surface a tendance à stagner. Au rayon des bonnes nouvelles néanmoins, le traitement des eaux usées et la connexion aux égouts se sont améliorés. D’où une diminution de l’impact polluant des eaux usées sur les masses d’eau depuis trente ans. Toutefois, il faut tempérer ce constat. En effet, à la fin des années 1980, la pollution due au mauvais traitement des eaux usées devenait catastrophique, en Europe de l’ouest notamment. On a donc colmaté certaines brèches, via des évolutions juridiques entre autres (EEA, 2018, p.66-67 EEA, 2020 [a]).

D’autre part, des polluants dits émergents noircissent sérieusement le tableau du traitement des eaux usées. Parmi les principaux responsables de cette pollution figurent les résidus de médicaments trouvés dans les eaux, comme les analgésiques, les antibiotiques, les hormones, les antidépresseurs et les anxiolytiques, ainsi que d’autres micro-polluants issus de produits de soin corporel, comme les parabens. Tous ces micro-polluants sont rejetés dans les eaux superficielles après leur traitement en station d’épuration. Leur taux d’élimination en station varie fortement et descend parfois sous les 30%. D’après des études réalisées en France, certains résidus de médicaments ont été détectés dans plus de 75% des échantillons prélevés en eau superficielle, le paraben dans 99% des échantillons. En plus de la détérioration de la qualité chimique de l’eau, les polluants émergents peuvent entraîner une féminisation des organismes vivants et s’accumuler dans le sol, les plantes et les animaux, déréglant les écosystèmes aquatiques (Académie nationale de pharmacie, 2019, p.26-28 Feng et al., 2017, p.27 ; Toma, 2020).

Si la grande majorité des masses d’eau de l’UE n’a pas changé d’état au cours des années 2010, la comparaison de données de 2012 avec celles de 2018 ou plus récentes requiert une certaine prudence. Certains modes de contrôles et certaines classifications ont en effet évolué. Des éléments clés sont néanmoins comparables sans aucun problème. C’est le cas des éléments de qualité biologique comme les populations de macro-invertébrés, de poissons, ou encore de macrophytes (plantes visibles à l’œil nu). Concernant ces éléments de qualité biologique, plus de la moitié des masses d’eau superficielle de l’UE n’ont pas évolué selon les rapports de 2012 et de 2018 ; environ un quart des masses d’eau a progressé en qualité, tandis qu’un autre quart a régressé (EEA, 2020 [a] ; EEA, 2012, p.17).

Des progrès dans la qualité de l’eau, modestes, sont également à noter concernant la concentration de nitrates dans les cours d’eau. Sous l’impulsion notamment des législateurs européens, des Etats membres ont pris des mesures pour diminuer la concentration en nitrates via une gestion améliorée du fumier, une protection accrue de zones vulnérables, un meilleur calendrier d’application des engrais azotés tels que le nitrate, ou encore la mise en place de zones de réception des eaux de ruissellement chargées en nitrates (EEA, 2018, p.67-68).

La concentration des nitrates en rivières européennes a décliné d’environ 20% en moyenne entre 1992 et 2015. Cependant, là encore, ce constat est à tempérer. Avant 1992, trop souvent, la concentration des nitrates en cours d’eau tendait vers la grande catastrophe écologique à l’échelle européenne. Aujourd’hui encore, la concentration en nitrates demeure grave et nuisible à la biodiversité dans des milliers de masses d’eau superficielle européennes. Cette concentration est supérieure à 10 mg/l dans 35% des échantillon collectés en eaux de surface européennes pour la dernière période étudiée (2012-2015). Or, au-dessus de 7 mg/l, les nitrates sont susceptibles de réduire la biodiversité du milieu aquatique. Environ 20% des rivières européennes étudiées subissent l’eutrophisation généralement liée à l’excès de nitrates : l’eutrophisation se manifeste par une prolifération de certaines plantes associée à un déficit en oxygène et des populations aquatiques sauvages en mauvais état et insuffisantes (EEA, 2018, p.67-68 ; European commission, 2018 [a] et 2018 [b], p.7 ; Sutton et al., 2011, p.xxix).

Il y a une autre mauvaise nouvelle liée aux nitrates pour les masses d’eau. Entre 2008 et 2018 dans l’UE, la consommation d’engrais azotés par l’agriculture a légèrement augmenté. Elle tourne aujourd’hui autour de 10 millions de tonnes par an (Eurostat, 2020 [a]).

Sources

Abbott et al., 2020. The importance of design in lithium ion battery recycling – a critical review. Royal society of chemistry. DOI: 10.1039/D0GC02745F. Page internet accédée le 26/11/2021

Académie nationale de pharmacie, 2019. Médicaments et environnement. Page internet accédée le 26/11/2021

The conversation, 2020 [a]. Designing batteries for easier recycling could avert a looming e-waste crisis. Page internet accédée le 26/11/2021 

European commission, 2007. REPORT FROM THE COMMISSION TO THE EUROPEAN PARLIAMENT AND THE COUNCIL on the implementation of the Water Framework Directive (2000/60/EC) and the Floods Directive (2007/60/EC). Page internet accédée le 26/11/2021

EEA, 2020 [a]. EEA 2018 water assessment. Page internet accédée le 26/11/2021

EEA, 2020 [c]. Surface water bodies: ecological status or potential, by category (2nd RBMP). Page internet accédée le 26/11/2021

EEA, 2018. European waters – Assessment of status and pressures. Page internet accédée le 26/11/2021

European parliament and council of the EU, 2014. Commission Directive 2014/80/EU of 20 June 2014 amending Annex II to Directive 2006/118/EC of the European Parliament and of the Council on the protection of groundwater against pollution and deterioration. Page internet accédée le 26/11/2021

EP and CEU, 2006. Directive 2006/118/EC of the European Parliament and of the Council of 12 December 2006 on the protection of groundwater against pollution and deterioration. Page internet accédée le 26/11/2021

Feng et al., 2017. Ozonation in water treatment: the generation, basic properties of ozone and its practical application. Reviews in Chemical Engineering, n°33-1. Page internet accédée le 26/11/2021

Li et al., 2020. The toxicity of lithium to human cardiomyocytes. Environmental sciences Europe, n°32-59. Page internet accédée le 26/11/2021

Reuters, 2019 [a]. Lithium from electronic waste can contaminate water supply. Page internet accédée le 26/11/2021

Reuters, 2018 [a]. In Chilean desert, global thirst for lithium is fueling a ‘water war’. Page internet accédée le 26/11/2021

Toma, 2020. Les résidus de médicaments dans l’eau… Page internet accédée le 26/11/2021

1 Zones ripariennes : zones végétalisées en bordure de cours d’eau.

2 Le mercure est présent dans quasiment tous les gisements de pétrole et de gaz (Thermo Fisher Scientific, 2015).

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